Biographie de Mr Joel THORAVAL
Biographie de Mr Joel THORAVAL

Ses talents d'écrivain

Pensée et action sociales de l'Église

Charité à cœur ouvert

Parle, Seigneur ton serviteur écoute

l'État devant le Juge pénal

Protection de l'enfant : Usages de l'internet

La vie spirituelle en politique

Prier 15 jours avec Mgr Rodhain

Avec les Yeux du cœur

Messages N 516

Messages N 543

Messages N 572

 

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FR 2 David PUJADAS, JT du 21/03/05

 

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Mr Joël THORAVAL écrira de nombreux discours durant sa longue carrière et encore aujourd'hui, plus de cinq cents, pour lui-même mais aussi pour ses différents supérieurs hiérarchiques, dont de nombreux pour Mr Maurice DOUBLET dont il a été pendant près de 10 ans le collaborateur direct.

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Mais certains ont beaucoup plus d'importance que d'autres. En particulier celui qu'il a prononcé en 2006 aux Assises Nationales des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens à Bordeaux devant près de trois mille participants.

 

Intervention de Joël Thoraval,

responsable du Secours Catholique,

en tant que grand témoin lors des Assises Nationales 2006 des EDC

 

Je suis plein d'admiration pour le choix de votre thème, « entrepreneur et cris du monde », car c'est un choix dérangeant et en même temps libérateur qui touche au cœur chacune et chacun d'entre nous. En soi, un tel titre est déjà un cri d'espérance au milieu de milliers de cris ou de silence d'hommes, de femmes et d'enfants, affrontés, voir écrasés, par la misère, l'injustice, ou les deux à la fois.

 

Je ne doute pas que de proche en proche votre « réflexion-méditation » vous ait déjà conduits à percevoir et à identifier des cris au sein de vos entreprises, dans la cité et au cœur du monde.

 

En cela vous faites écho aux propos du Pape Benoit XVI en décembre dernier, qui lors de la présentation des lettres de créance du nouvel ambassadeur français près du Saint Siège, M. Bernard Kessedjian, a déclaré, faisant référence aux violences dans nos banlieues : « Le défi consiste aujourd'hui à vivre des valeurs d'égalité et de fraternité, prenant soin de faire en sorte que tous les citoyens puissent réaliser, dans le respect des différences légitimes, une véritable culture commune, porteuse de valeurs morales et spirituelles fondamentales.

 

Oui, mais comment faire ? Votre rassemblement est déjà un large commencement de réponse. Vous mettez en commun vos interrogations, vos recherches, vos expériences. Vous élargissez vos échanges vers l'extérieur et c'est ainsi qu'avec d'autres, je me retrouve ici pour partager simplement avec vous un cheminement marqué par 19 ans de fonction de Préfet, 6 ans de présidence du Secours Catholique, et depuis 4 ans à la présidence de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme. Un cheminement vécu progressivement « Au service des cris du monde ».

 

Aux questions : « Comment faire ? », « Que pouvons-nous faire ? », « Que devons-nous faire ? », il n'y a pas de réponse durable si l'on ne dispose pas d'un point d'appui. Chacun d'entre nous a en mémoire le mot d'Archimède : « Donnez-moi un point d'appui et je soulève la terre. »

 

Or ce point d'appui, à nous, chrétiens, croyants, il nous est donné et tout le problème est d'en prendre soudainement ou progressivement conscience. C'est la Parole de Dieu, la Bible, Ancien et Nouveau Testament indissolublement unis. Alors, individuellement et collectivement, nous devenons les fragiles leviers en capacité de soulever la terre si nous avons réellement foi dans la Parole. Le Christ ne dit rien d'autre lorsqu'il déclare à ses disciples : « En vérité, je vous le dis, si quelqu'un dit à cette montagne : soulève-toi et jette-toi dans la mer, et s'il n'hésite pas dans son cœur mais croit que ce qu'il dit va arriver, cela lui sera accordé » (Mc 11,23).

 

Cette rencontre décisive avec la Bible se situe pour moi vers les années 1978-1980, au milieu de ma carrière préfectorale.

Elle tient de l'explicable et de l'inexplicable. Elle résulte bien sûr d'une recherche personnelle, de la force à deux née du sacrement du mariage, d'une réflexion sur les évènements de notre temps et même de la vie de tous les jours. Mais, plus encore, elle résulte, cette rencontre, d'un cadeau de la grâce.

 

Le compagnonnage avec la Bible conduit à la construction de notre propre unité dans le Christ. La distinction entre responsabilité professionnelle et vie intérieure s'efface. La pratique des Écritures opère un travail en profondeur, d'abord à notre insu, puis avec une évidence surprenante. Une énergie intérieure nous façonne et nous conduit avec force non pas vers quelque chose, mais vers Quelqu'un.

 

Il ne s'agit plus de continuer à vivre selon l'éducation reçue, les lectures engrangées, l'entourage choisi, le métier exercé, fut-il public ou prive, mais fondamentalement, de vivre avec le Christ, tel que son visage se modèle et se précise tout au long des livres de la Bible.

 

Progressivement, on cesse de vouloir vivre avec ses seules forces et l'on découvre, comme les pèlerins d'Émmaüs, la présence ardente de Celui qui marche à nos côtés, d'abord dans la nuit de l'incertitude, puis dans la lumière de plus en plus intense du Crucifié ressuscité. Le Christ est lors perçu comme force unifiante et simplifiante, artisan de cohérence, puissance de dépassement, inspirateur d'une synthèse radicale. Enfin on commence à mieux comprendre pourquoi et comment il est le Chemin, la Vérité, la Vie.

 

Cette conversion transcende tout l'être et fusionne vie publique, vie privée et vie intérieure. Elle opère la jonction entre le vécu quotidien et la vie reflet de l'éclat divin, entre les exigences concrètes et la connaissance de Dieu. Jean-Baptiste, le Précurseur, le dit de manière simple dans sa prédication lorsque les uns et les autres le questionnent, tel que Saint Luc le rapporte : « Les foules l'interrogeaient en disant : que nous faut-il donc faire ? Il leur répondait : que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n'en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même. Des publicains aussi vinrent se faire baptiser et ils lui dirent : Maître que nous faut-il faire ?

Il leur dit : n'exigez rien au-delà de ce qui vous est prescrit. Des soldats aussi l'interrogeaient, en disant : et nous que nous faut-il faire ? Il leur dit : ne molestez personne, n'extorquez rien. Contentez-vous de votre solde » (Luc 3, 10-14). Le Christ, lui, est plus pénétrant encore. Il indique que lorsque « les bénis de son Père » nourrissent les affamés, désaltèrent les assoiffés, accueillent les étrangers, habillent les indigents, soignent les malades, visitent les prisonniers, c'est Lui qui est nourri, désaltéré, accueilli, habillé, soigné et visité (Mt 25, 34-40). Lors de son entretien avec Nicodème, le Christ va toujours plus loin et apporte une réponse décisive : pour naître au monde, il faut d'abord renaître dans l'esprit . Ce qui est né de la chair est chair et ce qui est né de l'Esprit est esprit. Il faut naître à nouveau (Jn 3, 5-7).

 

Or renaître, c'est connaître,c'est-a-dire naître dans et avec l'Esprit. Lorsqu'elle est habitée par la Parole de Dieu, la vie professionnelle et personnelle est ainsi une voie privilégiée pour accéder à la connaissance de Dieu et au mystère de l'homme.

 

Très vite j'ai éprouvé le désir de partager avec d'autres la richesse de ces émerveillements. Très vite j'ai voulu partager avec ma femme, avec les miens et ceux qui cherchent, qu'elles que soient leurs optons personnelles.

C'est ainsi qu'est né, au prix de 15 ans de travail intermittent, mon livre « Parle, seigneur, ton serviteur écoute », titre emprunté à Samuel répondant à l'appel de Yahvé, avec comme but d'établir à partir des textes eux-mêmes, selon un plan chronologique, un parallèle entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Mon premier étonnement fut de pouvoir consacrer autant de temps à la rédaction d'un ouvrage de spiritualité alors que j'étais assailli de tant d'obligations liées à ma vie « d'homme public ». Mais les heures et les heures prises sur les rares temps de loisirs n'étaient pas une contrainte : elles étaient une forme permanente d'un ressourcement qui me permettait de mieux vivre mon engagement dans le monde tout en élargissant un chemin d'authentique vie intérieure.

 

Chaque génération, en fonction des temps qui sont les siens, est ainsi invitée, à partir à la rencontre de Dieu qui lui transmet, par la Bible, l'éternité de son message. Par l'Écriture, Dieu incarne sa Parole. Il la transmet à des hommes qui s'expriment en fonction de leur sensibilité et de leur milieu, tout en restant fidèles au message divin. Il révèle en nous la parcelle de divin dont nous sommes porteurs, puisque nous sommes « comme à la ressemblance de Dieu ». Par l'Écriture, c'est vraiment Dieu qui nous parle.

 

+++

 

II

 

La Bible étant ainsi identifiée comme un « point d'appui », pour reprendre le mot d'Archimède, la voie est alors ouverte pour être à l'écoute des « cris du monde » et en tirer les conséquences concrètes dans l'exercice de nos responsabilités au sein de la société, qu'elles soient de nature privée ou publique. Mais à vrai dire, le passage de la réflexion spirituelle à l'engagement pratique dans le cadre d'une activité professionnelle ne va pas de soi. Ce n'est que très progressivement que j'ai franchi le pas en découvrant puis en approfondissant la notion de Bien Commun, issu de l'enseignement social de l'Église et complément incontournable de la Bible pour vivre nos engagements de chrétiens dans le monde.

 

Le Pape Benoit XVI, dans son admirable encyclique « Dieu est amour » est particulièrement explicite sur ce point. Il déclare : « Le devoir immédiat d'agir pour un ordre juste dans la société, est le propre des fidèles laïcs. En tant que citoyens de l'État, ils sont appelés à participer personnellement à la vie publique. » Il poursuit en citant Jean Paul II : « Ils ne peuvent donc renoncer à l'action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir organiquement et par les institutions le Bien Commun. », ce dernier étant « un ensemble de conditions sociales qui permettent tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres d'atteindre leur perfection d'une façon plus totale et plus aisée. »

 

Comme vous, dans vos entreprises, il m'a fallu comprendre comment il est possible de s'efforcer de vivre le Bien Commun dans l'exercice d'une fonction de nature publique, celle du préfet. La question est d'importance car « l'homme public » a des responsabilités aggravées aux yeux des hommes et des Écritures; lui qui est détenteur de pouvoirs étendus, il peut être tenté d'en abuser et de s'approprier ce dont il n'est que l'intendant. C'est là que le compagnonnage avec la Bible, avec les écrits des grands prophètes, des Psaumes, des Livres de Sagesse, des textes sur la veuve, l'orphelin, le lépreux, rappellent au quotidien que l'autorité vient de Dieu, que les puissants ne sont que de serviteurs, et que le droit doit être mis au service de la justice, des pauvres et des exclus.

 

Le service de l'État dans un tel contexte s'identifie à celui de l'intérêt général qui n'est pour moi qu'un sous-ensemble du Bien Commun. Je l'ai ressenti comme tel à trois niveaux.

 

1 Tout d'abord dans la vie professionnelle au quotidien. La rencontre avec de grands mutiles de guerre à l'Hôpital des Invalides, avec les polyhandicapés à Garches, avec des personnes dépendantes dans une maison de retraite, avec de jeunes pensionnaires d'un institut de non-voyants, avec des patients d'un établissement psychiatrique, avec les membres d'une Commission de surveillance d'un établissement pénitentiaire lors de la visite de ses locaux, placent le responsable public au cœur des silences et des cris du monde.

Passer une nuit d'hiver dans la camionnette d'un Samu social, réconforter les pieds dans la boue des sinistrés encore choqués par la violence d'une inondation, exprimer sa vibrante sollicitude et son immense tristesse à une veuve venant de perdre son époux lâchement assassiné par un terroriste..., toutes ces situations vous plongent au cœur de l'humanité souffrante.

 

2 Le deuxième niveau est celui du sens à donner aux décisions elles-mêmes et aux événements vécus. La conscience du Bien Commun s'insinue dans le processus d'élaboration des décisions et des réactions. Il en va ainsi de la mise en œuvre du contrôle de légalité des collectivités locales, de l'exercice impartial de l'autorité, de la continuité du service public. La prévention et la gestion des crises liées aux calamités naturelles et aux catastrophes, placent le représentant de l'État au cœur des drames humains. Au fur et à mesure que les pouvoirs publics se sont immiscés dans la vie économique et sociale,les membres du corps préfectoral, avec beaucoup d'autres fonctionnaires, ont été mis en relation avec les milieux les plus divers : entreprises, bien sûr, mais aussi chômeurs, jeunes en quête de formation, personnes aux prises avec un handicap, personnes en situation de précarité, étrangers en recherche de régularisation, victimes de violences, de menaces, de discriminations de nature raciste ou antisémite. Devant toutes ces situations conflictuelles et fondamentalement humaines, le décideur public se doit de respecter la dignité de la personne et de donner du sens à ce qu'il vit professionnellement.

J'ajouterai que lors de cérémonies officielles qui commémorent les grandes dates de notre histoire (le 11novembre, le 8 mai, la Journée de la résistance et de la déportation) et sur les grands sites où je représentais l'État dans ces différentes occasions (ravivage de la flamme à l'Arc de Triomphe, le mur des fusillés au Mont Valérien, le sommet du Mont Mouchet en Auvergne), je vivais avec émotion l'articulation de la vie professionnelle, du cheminement intérieur et de l'engagement chrétien.

 

3 Le troisième niveau est celui de l'arbitrage entre les intérêts collectifs contraires en faisant appel implicitement au Bien Commun. En autorisant dans le Calvados la création d'une décharge pour produits industriels et en prenant mes responsabilités pour allonger la piste d'un aéroport public, il me fallait faire coïncider les demandes légitimes des entreprises et les exigences de l'environnement. En Région d'Ile-de-France, en autorisant la fermeture d'une annexe vétuste dans un grand établissement hospitalier, j'ai privilégié l'intérêt des patients et des finances de l'institution au détriment de l'emploi. La prise en otages des enfants d'une école de Neuilly m'a directement confronté à une situation d'exception où la survie des enfants était un impératif absolu tout en recherchant la neutralisation pacifique de l'agresseur, hélas en vain. L'élaboration, dans une toute autre perspective, de documents d'urbanisme sont aussi l'occasion de se référer au Bien Commun, mais cette fois pour les générations futures

 

III-A

J'en arrive maintenant à la « mise en pratique » de l'Évangile au service des plus démunis et des plus humiliés : hier au Secours Catholique, au service de la Charité; aujourd'hui au titre des Droits de l'homme, au service de la Justice.

 

Au Secours Catholique, ma première grande découverte fut la figure de Mgr Rodhain, co-fondateur du Secours Catholique, décédé en 1977. J'ai été fasciné par sa personnalité, son œuvre et les écrits qui le concernent. Prêtre, créateur d'un réseau de solidarité unique en France, inspirateur d'initiatives en tous genres au service des pauvres, voyageur, conférencier, écrivain, metteur en scène, membre actif du réseau Caritas, il s'est dépensé sans compter, toujours au service des plus vulnérables. Où puissait-il la force de sa surprenante activité ? Dans la prière. « Tu sais, disait-il à sa sœur, je ne fais rien. Dieu me pousse et je marche. » Très intérieur, pudique, secret, réservé, peu loquace, mais d'une grande sensibilité, la force et le désir de prier, il les puise dans les Écritures, mais aussi dans le silence, la solitude, l'écoute, le regard des plus défavorisés, la contemplation de la nature. « Dieu, disait-il, Toi, mon Dieu, je Te cherche dès l'aurore. Du profond de nos âmes, venons murmurer au Seigneur les confidences reçues... Prions pour tous ceux qui, à cause de la faim sont malades, incapables, usés, découragés, agonisants... ». Le secret de Mgr Rodhain, c'était prier pour agir.

Sous l'inspiration de Mgr Rodhain, ma deuxième « découverte » fut l'approfondissement, précisément, des rapports entre la justice et la charité. L'Ancien Testament met l'accent sur le droit et la justice et parle peu de la charité. Le Christ renverse les perspectives en affirmant que le plus grand commandement de la Loi c'est l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Paul affirme que la liberté de l'homme est de tendre vers la justice de Dieu, mais il proclame bien haut le primat de la charité qui est la Loi dans sa plénitude. Plus tard l'enseignement social de l'Église ne cesse d'approfondir les rapports entre la justice et la charité. Il nous rappelle que la quête inlassable de la charité et de la justice est une aventure à la fois individuelle et collective. Il nous invite à nous laisser convertir par la charité et à nous engager pour le service de la justice. La charité est une source dont la justice est le fruit. La charité est un don, la justice est un dû. La charité précède toujours la justice dont elle étend indéfiniment le champ. Mais si la charité précède la justice, elle s'efface lorsqu'un droit est reconnu. C'est ainsi que Mgr Rodhain pouvait effectivement dire : « La Charité d'aujourd'hui prépare la justice de demain ».

 

Ma troisième découverte au Secours Catholique fut d'entrer dans sa stratégie en matière de charité, dans sa manière d'être à l'écoute « des cris du monde. » Tout d'abord donner la parole aux pauvres, c'est-a-dire reconnaître que le Christ est présent dans « le pauvre » et qu'à ce titre, ce dernier a une parole à faire entendre, des actes à partager, des compétences à transmettre, des responsabilités à assumer, des témoignages à exprimer.

 

Au cœur de cette démarche, il y a la Force du Don, le don qui est un fruit de la grâce. La force du don est tout d'abord une force « citoyenne. » Elle se déploie chez tous ceux qui préfèrent agir plutôt que de se lamenter sur les difficultés de notre temps. Il y a le « don reçu » par la famille, l'instruction, la culture, les biens matériels. Il y al le « don partagé » c'est-à-dire la force de redonner, d'une manière ou d'une autre. Il y a enfin le « don multiplié », c'est-à-dire la joie ressentie, la transformation intérieure, la conversion du cœur résultant du don partagé.

 

Mais l'action individuelle ne suffit pas. Il faut aussi engager une action de transformation de la société. Il faut s'associer avec les personnes vulnérables pour les accompagner dans leurs difficultés et bâtir des projets collectifs ensemble, dénoncer publiquement les injustices, mobiliser l'opinion publique et peser sur les pouvoirs publics. Les accueillis sont alors des acteurs; les bénévoles et les salariés des partenaires. Nous faisons alliance et de nouveaux sites sont investis : la rue, les places publiques, les grandes surfaces commerciales, les gares, les quartiers, les zones sinistrées, les prisons...

 

A l'issue de mes six ans de présidence du Secours Catholique, j'ai consigné dans un livre intitulé « Charité à cœur ouvert » ce cheminement personnel que j'évoque ici et l'essentiel de tout ce que j'ai vécu dans ce grand Service d'Église à statut associatif.

Au cours de mes visites des 104 Délégations du Secours Catholique, j'ai parlé avec des mères isolées, des jeunes en errance, des demandeurs d'asile refoulés, des prisonniers, des chômeurs de longue durée désespérés, des reclus dans de grands ensembles HLM... Mais, avec ce recul, ce qui m'a le plus marqué, ce sont l'étendue et la profondeur de l'isolement et de la solitude d'innombrables personnes.

 

Si on peut vivre seul sans être pauvre, lorsque l'on est pauvre on est souvent seul, assailli par l'angoisse. La solitude est le bien commun de toutes les pauvretés. Les défenses pour ceux qui souffrent de pauvreté, sont anéanties devant les problèmes familiaux (rupture, divorce, veuvage …), les handicaps sociaux(chômage, logement, attente de droits), les difficultés de santé (maladie, accident, dépression, alcoolisme, toxicomanie, maladie mentale, sénilité), des situations particulières (racisme, errance, analphabétisme, prostitution, violences, prison...).

 

Un jeune le dit : « Je n'ai aucun projet, aucune motivation : le vide... ». Un usager de la drogue : « Personne n'est au courant de ma situation... j'aurais trop honte. » Un déprimé à

tendance suicidaire à la sortie d'un Centre de soins : « Pas de visite, rien. Ne pouvant discuter avec personne, à la sortie je cherchais à m'autodétruire ». Un prisonnier qui attend un courrier : « Plus de 15 jours sans lettre, mal à la tète... mal aux dents, la prison n'a plus d'importance. La vraie peine commence seulement. »

A une salariée mise prématurément à la retraite à qui l'on demande : Vous avez une maison où aller ? », celle-ci répond : « Oui, la tombe de mes parents. »

 

Devant de telles détresses, comment ne pas être violemment interpellé par cette parole du Christ : « Aller donc au départ des chemins et conviez aux noces tous ceux que vous pourrez trouver »?

 

III-B

Je voudrais maintenant évoquer les enseignements que je tire de ma présence à la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme. Cette instance, créée en 1948, associe aujourd'hui plus de cent membres au titre des ONG, des cultes, de la libre pensée, des syndicats, des assemblées parlementaires, des experts internationaux de l'ONU et de très nombreuses personnalités qualifiées. Elle émet des avis sur les projets de loi, conduit des études, participe à l'activité des grandes organisations internationales (Union Européenne, Conseil de l'Europe, OSCDE, ONU),anime des actions de formation et d'éducation lorsque les droits de l'homme sont en cause. Son domaine est donc considérable. Mais au prix d'un souci constant d'impartialité, cette nouvelle activité s'inscrit pour moi dans la continuité,non plus d'un Service d'Église, mais dans une institution officielle, indépendante, au cœur des grands problèmes de justice et d'équité de notre société.

 

Continuité parce que les liens entre droits de l'homme et vie chrétienne sont étroits.. L'évangile pulvérise les distinctions entre Juifs, Grecs, et Barbares, entre maîtres et esclaves. Il donne une place privilégiée à l'étranger, au prisonnier, au persécuté.

 

La dignité de l'homme, de chaque homme, est inlassablement réaffirmée. Gaudium et Spes déclare : « L'Église, en vertu de l'Évangile qui lui a été confié, proclame les droits de l'homme, reconnaît et tient en grande estime le dynamisme de notre temps qui, partout, donne un élan à ces droits. » Le texte conciliaire assortit toutefois cette proclamation d'une condition fondamentale : ce mouvement des droits de l'homme doit être imprégné de l'esprit de l'Évangile et se garantir contre toute idée de fausse autonomie.

 

L'église nous invite à décliner concrètement ces liens entre droits de l'homme et Évangile à partir des relations entre charité et solidarité, justice et droit. Une formidable ouverture a été opérée de Léon XIII à Jean Paul II et déjà Benoit XVI, sur des thèmes tels que la femme et l'enfant, le racisme, la violence, le travail et le capital, la pauvreté et l'exclusion, les migrations et les réfugiés, les pandémies, le développement et le sous-développement, la paix.

 

Notre Commission Consultative Nationale des Droits de l'Homme nommée parle Premier Ministre, s'exprime sur ces différents sujets. A temps et à contre temps, elle rappelle à l'opinion publique que quelles que soient les circonstances, ce qui prime c'est la dignité de chaque être humain. C'est sous cet angle qu'elle émet ses avis et publie ses études sur : les personnes handicapées, les victimes de la pauvrette et de l'exclusion, les discriminations à l'égard des femmes, les mariages forcés, la polygamie, l'exploitation et les violences faites aux enfants, les formes modernes d'esclavage, les comportements racistes et antisémites, les demandeurs d'asile, les détenus dans les prisons, les malades en fin de vie, et bien sûr la lutte contre le terrorisme, la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains et dégradants.

 

Ces avis et ces études ont une portée particulière parce qu'ils sont officiellement adressés aux pouvoirs publics et communiqués, via internet et les médias, à l'opinion publique. Le Premier Ministre, les Ministres concernés, l'Assemblée Nationale et le Sénat sont directement destinataires de ces travaux et le Secrétariat Général du Gouvernement en assure un suivi.

 

Enfin, toute cette action se déroule sur fond international. Nos relations avec les grandes institutions sont constantes, notamment avec les Nations-Unies et le Conseil de l'Europe.

C'est dire combien les cris du monde s'y font entendre, parfois de façon assourdissante, alors que dans le même temps revient à l'esprit la réflexion d'un pêcheur breton perdu dans le grand large : « Mon bateau est petit et la mer est si grande ! »

 

*****

Oui, nous sommes assaillis par les cris du monde, mais à ces cris répond en écho celui de la Bonne Nouvelle. A notre propre cri de découragement ou parfois même de violence, comme celui de Job, opposons l'écoute de la Parole accompagnée de la prière et des sacrements; vivons de la Justice et de la Charité; referons-nous au Bien Commun.

 

Dans une telle perspective, l'exercice de la charité est consubstantiel à la foi. Il n'est pas matière à option se contentant de gestes faciles qui donnent une contenance ou meuble un désœuvrement. Comme le précise le Pape dans son encyclique, il ne suffit pas de donner quelque chose,mais de se donner soi-même. A ceux qui s'engagent, il préconise une « formation du cœur qui conduit à la rencontre avec Dieu dans le Christ qui suscite en eux l'amour et qui ouvre leur esprit à autrui, en sorte que leur amour du prochain ne soit plus imposé pour ainsi dire de l'extérieur, mais qu'il soit une conséquence découlant de leur foi qui devient agissante dans l'amour. »

 

Et Benoit XVI conclut ainsi son encyclique : en mettant la Charité en pratique, nous concourrons à « vivre l'amour et de cette manière à faire entrer la lumière de Dieu dans le monde ».

 

Je n'ai pas trouvé de meilleure conclusion.

Je vous remercie

 

Joël THORAVAL

 

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